SOIGNE TES ANGLES ! Ou Le magnétisme de la pierre taillée.

On a tout dit de ce destin obligatoire, flambeau repris en bordure de route, la bouche crevée par les herbes folles et la fumée noire des incendies.

Mais a-t-on assez parlé du miracle de l'homme qui entend l'acier ? Qui l'entend et lui répond ? Qui sait les mots magiques, ces vibrations ancestrales qui parviennent à plier l'univers au niveau des yeux des hommes ?

Désirs irréalisés de pauvres dieux anarchiques, les sculptures de Johan Baudart ont les angles qui saignent d'avoir trop maudit les hommes.

Elles cherchent, seules, à enfanter une descendance universelle, qui ne peut, pourtant, se concevoir sans leur regard d'humain, leur toucher, leur don de briser comme de construire – l'essentiel étant que rien ne soit pareil après leur passage.

Ces sculptures tâtonnent dans l'espace, courants d'air d'acier, à la surface pareille à la paume, aux lignes de vie qui crèvent les yeux de qui veut bien les voir.

Ce sont des masses qui s'attirent, se repoussent, et finissent par se percuter en ébranlant les continents. Des plaques immenses, en rouleau d'eau de mer, et qui finissent par ravager les côtes en déroulant leur langue inébranlable, en aplatissant tout ce qui court, en transportant ce qui se laisse porter.

Approchez votre oreille.
Contre.
Tout contre l'acier rongé.
Maltraité, mal aimé, travaillé, adoré, maudit et maudit encore.

Posez votre oreille sur sa résonance universelle. Du coeur des cathédrales de ce mercenaire de génie, nous viennent des voix baroques pulsant du creux de la terre des hommes. Sonores, puissantes, rugissantes, elles s'apprêtent à tout renverser.

(stephen Vincke septembre 2006)

" Johan baudart, une oeuvre parmi les siennes "

Que cache la silhouette d' aigle noir de Johan Baudart ?

Pour répondre à cette question,rien ne vaut d'approcher l'homme en ce qu'il est. De le cotoyer au beau milieu de son oeuvre- je n'entends pas nécessairement par là venir le mitrailler au coeur de son atelier, mais bien l'approcher en tant qu' « organisme créateur «, et se permettre de tâter doucement sous les ailes du corbeau, le poitrail sanguinollent qui ne cesse d'exhaler.

Tout d'abord – je me permets d'y revenir – il y a l'allure générale de l'homme, sa stature, sa taille, son maintien. Dans un mélange de sobriété et d'élégance, si Johan Baudart se tient droit-debout, c'est pour mieux faire glisser son passé dans la terre. Il se sait l'antenne et le décodeur, et embrasse ainsi la naissance du message, son envol, sa réception ( le Grand Cirque ). Unique, Johan Baudart fait partie intégrante, tel un rocher, de la nature. Sa stature est sa sincérité, l'application «pratique « et fonctionnelle d'une chaire bruissante.

Johan est toujours habillé de sombre, un grand manteau noir sur les épaules, commeem la croûte noircie par le feu étreint avec désespoir la tendreté poreuse d'une mie blanche. Bref: la carapace de l'insecte ravageur,qui protège les organes tendres des orages et des coups.

Les traits à la fois bruts et fins du visage, délicatement ridés, la bouche franche, son sourire prompt, ses yeux plissés: le visage volontaire de Johan est à mi-chemin entre celui du vieux sage oriental et celui du mécanicien de locomotrice. Il y a bien entendu la paire de lunttes. Cerclée de noir. Posée à mi-chemin sur le nez . Comme si la vision de la réalité n'était possible qu'en bordure de faille.

Ses mains méritent plus d'attention que quoi que ce soit d'autre, mais j'ai déjà tant parlé de leur vie propre que le risque de reprendre la même musique n'est guère tentant. Néanmoins, je ne puis passer sous silence, au risque de paraître fort incomplet, leur toute-puissance : chaque doigt tire sa force du mystère de la Création, depuis la ligne de vie jusqu'au bout des griffes. La peau des mains de Johan Baudart est une rude cartographie de l'homme, qu'une poignée de main transmet en un éclair.

Au risque de paraître trivial, Johan Baudart – son corps ! - est un croisement très minéral des animaux suivants: aigle, vautour, taupe, lynx,( etc) ...Bref, une vraie connexion entre la terre et le ciel. Comme si l'homme, enlevé par le vent, cherchait à s'agripper à la terre avec l'énergie du désespoir, et cet autre , glissant sur l'air du temps ( jolie musique ) cherchait à tout prix à atterrir en urgence pour échapper à la tempête. Une dualité que les grecs auraient mis en vers, que les romains auraient statufié. Johan nous arrive pourtant en chair et en os, comme pour mieux révéler qu'en chacun, en chaque fibre, en chaque sang, se trouve le sens premier, et non en les mots ou en la matière dur  il n'y a d'autre éternité que l'ombre d'un battement de coeur,chacun le sien

Mais la dualité va plus loin, Johan Baudart est le parfait carrefour entre dureté et tendresse . Obscurité et blancheur. Fixité et mouvement. Il n'y a pas chez lui, le moindre mouvement , le moindre langage, qui n'ait son opposé, son double – qu'il s'agisse d'un jumeau ami ou ennemi. Ainsi son travail sur les racines qui va et vient entre racines et houppier, dans un mouvement de balancier qui donne de la transmission une image intelligemment chorégraphiée.

Johan Baudart est une mécanique qui tire sa substance non de la délicate pile d'une horloge de précision, mais bien de la double boîte démultipliée d'un bulldozer D9, le genre de machine assez puissante pour renverser une montagne, et combler un lac ou un ravin. Ainsi Johan Baudart repousse les terres évidentes de la vie pour mieux remplir le lac mystérieux, effrayant de la Mort. Quiconque marche sur ces terres fraîchement retournées, dont les tripes misent à l'air exhalent des parfums de cimetière aride , ne peut qu'être touché et, ce faisant, ramené, les pieds joints , dans sa condition d'homme, effrayant tombeau de chairs dont il cherche à s'extraire par le divertissement et l'oubli ( des petites voies populaires).

Il y a une " manie " qui à mon sens, parle pour l'homme-Baudart. Sa manière lente, sobre et sincère de tirer de profondes et interminables bouffées à de tout petits mégots. La petite incandescence éclaire alors la silouhette de l'homme sous un jour nouveau : celui d'un fin mécanicien du Beau.

Stephen Vincke ( décembre 2009 )

Baudart J. UN HOMME…

Un homme marche Dans un chant de mitraille, Il recherche une épave…

Un homme vacille Sous un ciel immense Dans ses mains tendues Des tôles froissées

Puis il s'affale, il s'écroule, Tombe dans la fauve rouille Mélange le sang qui travaille, Se relève enfin, Le tenaille des syllabaires perdus

Un homme crie Dans l'autre sang des forges, Entre mains jalouses qui se ferment Et moignons d'anges encore fumants Dans l'alphabet fluant des fonderies

Une femme enfin se déploie Qui signe ses errances

De ses ailes brisées Sur la neige des jours Puis quelques enfants

Un homme se tait Et ce silence aura ses lettres Ses élytres, ses Electres

Un homme rit, enfin Lèvres gercées, mains blessées Ongles sales, morve au cœur Magicien fatigué qui épuise la matière De nos peurs, de nos paumes, de nos rêves,

Et une femme quelque part pleure

 

Jfl (Le 08 novembre 2008)

Pour Johan, en souvenir. . .

« Puisque tu ne peux plus faire de montagne, fais une montagne de ta sculpture »

Cette réponse d'André Wiillequet au jeune sculpteur venu le voir, après un grave accident l'a-t-il, comme il le dit, soutenu, conforté dans la poursuite de la route entamée ?

Johan était sur sa voie, celle que tout jeune, enfant encore, la perte tragique de son père, créateur de formes, avait sans doute ouverte pour lui. Certes encore cachée, mais en germe dans le fruit, cette voie était sienne déjà.

Il continue, persévère, brave et dépasse les obstacles. Les outils que les mains de son père ont laissé échapper, Johan va les reprendre, et poursuivre le travail commencé. Mais, désormais, ce travail là sera sien.

L'inacceptable le révolte, certes, mais jamais l'injuste fatalité ne l'abattra.

De ce travail volontaire, décidé, maîtrisé naîtront des sculptures de tension contrôlée, lignes fortes tracées dans l'espace, traits métalliques vigoureux et souples, mouvements et rythmes saisis comme un instantané, au juste moment de l'équilibre.

 

Françoise Willequet (Février 2008))